Sandro Cattacin
L’objectif de ce projet est d’élaborer un instrument de surveillance des manifestations de l’extrémisme de droite, de la xénophobie et de la misanthropie, telles qu’elles s’observent au sein de la population helvétique. Il sera conçu de manière à pouvoir être intégré à des enquêtes sur les attitudes et utilisé pour définir les tendances.
Résumé des principaux résultats: Ce rapport présente un instrument permettant d’évaluer l’extrémisme de droite, la xénophobie et la misanthropie au sein de la population suisse. Cet instrument pourra à l’avenir être utilisé dans des enquêtes sur les attitudes et pour la détermination des tendances. Dans cette optique, nous avons élaboré et testé une stratégie d’étude nationale compatible avec les enquêtes internationales tout en étant adaptée au contexte suisse.
Sur le plan analytique, nous avons défini un concept relativement ouvert, intégrant des points de vue divergents. Nous avons travaillé sur des variables relatives au contexte, aux valeurs et aux conséquences des opinions.
Nous avons procédé en trois étapes. Nous avons commencé par formuler et tester des questions sur des groupes cibles, puis nous avons soumis ce questionnaire à un échantillon restreint et, enfin, à un échantillon représentatif, avant d’analyser les résultats.
Ce rapport traite essentiellement des résultats de l’étude et de l’évaluation de l’instrument.
Résultats
Si nous voulons donner une estimation quantitative de la misanthropie, de la xénophobie et de l’extrémisme de droite en Suisse, il nous faut tout d’abord présenter quelques données descriptives. Il apparaît clairement que ces attitudes n’ont rien d’exceptionnel en Suisse, mais qu’on les retrouve au cœur même de la société. Si l’antisémitisme concerne environ 20% de la population, la xénophobie constitue un phénomène majoritaire. L’islamophobie est le fait d’environ 30% des Suisses, et le sexisme reste largemement répandu dans le pays. L’extrémisme de droite n’a, lui non plus, rien d’un mouvement marginal: 6% de la population estiment que l’on peut résoudre les problèmes par la violence, et la philosophie du «maintien de l’ordre» est largement acceptée. Si l’on rassemble toutes les analyses statistiques effectuées, le potentiel de l’extrême droite dans le pays est estimé à 6-7%. Les autres chiffres sont également pertinents: un large pan de la population privilégie la démocratie, même si elle accepte l’autorité, voire en réclame davantage.
Les explications que nous avons tenté de dégager confirment ces faits. La peur et l’insécurité, les préjugés et l’ethnocentrisme sont autant d’éléments pertinents pour la compréhension des attitudes misanthropes. Les résultats de notre étude font apparaître que l’éducation et le contact quotidien avec les autres permettent de faire obstacle à ces dernières. En d’autres termes, la stratégie de lutte contre le risque d’une montée en puissance des opinions radicales pourrait être déployée sur deux axes: l’information et les relations sociales entre individus différents. Nombre de campagnes et programmes de sensibilisation menés dans les écoles misent sur l’information. Par ailleurs, s’il est aisé pour des personnes appartenant à un milieu favorisé de faire l’expérience de la différence, ce contact doit être facilité pour une grande partie de la population. Dans cette perspective, des programmes de restauration du lien social entre des catégories différentes pourraient constituer un moyen de faire échec aux préjugés et à la méconnaissance d’autrui.
Evaluation de l’instrument
Nous avons soumis notre instrument à divers tests. Le questionnaire s’inspire en grande partie d’études nationales et internationales qui ont fait leurs preuves. Il a été soumis à différents experts et traduit par des spécialistes. Le processus de validation a fait intervenir des groupes cibles, des entretiens avec des représentants de minorités et de catégories discriminées, ainsi que des tests en laboratoire. L’étude n’a été lancée qu’après une formation intensive des enquêteurs et la réalisation de plusieurs contrôles de qualité. L’analyse des retours d’information auprès des enquêteurs a donné des résultats encourageants. Il en ressort que cet instrument est très bien accepté par les personnes interrogées et que les questions sont faciles à gérer. Enfin, nous avons vérifié et pondéré les données obtenues. Cette étude est représentative, et la taille retenue pour l’échantillon, à savoir environ 3000 personnes, est à recommander pour les enquêtes ultérieures, bien qu’elle puisse être considérablement réduite sans préjudice pour la qualité. Globalement, l’évaluation de cet instrument est donc positive. Néanmoins, des adaptations ne seraient pas inutiles en vue d’une utilisation ultérieure. Nous recommandons en particulier de ramener la durée de 40 à 30 minutes, d’éliminer les questions redondantes ainsi que les éléments concernant la situation professionnelle des personnes interrogées.
Evolutions à venir
La misanthropie et l’extrémisme de droite sont des phénomènes en constante évolution. Les symboles et le discours qui s’y rapportent changent régulièrement, au gré de la situation sociale et politique. Leur champ d’action et les domaines concernés évoluent eux aussi. Si l’on veut remédier au problème avec efficacité, il faut fonder les mesures sur des études systématiques à long terme.
La lutte contre la misanthropie et l’extrémisme de droite ne doit pas uniquement reposer sur des fondements moraux et éthiques, mais aussi sur le savoir issu de méthodes socio-scientifiques. Ainsi, il ne faut pas se contenter de l’observation instantanée et du ressenti du moment, mais instaurer un processus d’observation permanente, produisant des données objectives et quantifiables. En effet, l’observation permanente de domaines politiques tels que la protection de l’environnement nous apprend que le meilleur moyen de s’attaquer au problème réside dans un reporting social global, dans l’association de plusieurs méthodes d’enquête et donc dans un ensemble varié d’indicateurs objectifs et subjectifs. A l’aide de ces instruments, on s’efforcera de formuler une politique concrète et efficace d’intervention et de prévention et de procéder à des analyses utiles des causes de ces phénomènes. Grâce à ce reporting, nous disposerons d’informations importantes sur l’évolution de la société, présentées sous une forme simple et compréhensible, qui joueront un rôle non négligeable dans la planification des politiques (éducation, attention particulière apportée à certains domaines).
Nous recommandons l’introduction de comptes-rendus périodiques associant diverses méthodes et sources d’information. Il convient d’engager les recherches sur des axes multiples et de ne négliger ni le coupable ni la victime. L’observation permanente devient plus hétérogène si l’on respecte les trois aspects suivants: le discriminant, le discriminé et la forme de discrimination, qui se doivent d’être des constantes des paramètres d’observation.
Si ces instruments sont censés procurer des données utiles pour l’action des pouvoirs publics, il convient de faire porter les enquêtes sur la misanthropie, la xénophobie et l’extrémisme de droite aussi bien au niveau de l’attitude que du comportement. Il faut veiller à ce que les questions ne soient pas formulées de manière politiquement incorrecte ou à ce qu’elles n’introduisent pas de distorsion concernant le racisme dans l’opinion publique. L’instrument doit, d’un côté, expliquer les points de vue et les actions discriminatoires dans leur diversité, et de l’autre, former le socle de l’adoption de contre-mesures.
L’institutionnalisation de cet instrument est souhaitable et doit garantir une analyse indépendante. C’est pourquoi nous préconisons la détermination d’une logique institutionnelle garante de cette indépendance. L’analyse VOX, effectuée à tour de rôle par trois universités, constitue un bon exemple d’un suivi indépendant subventionné par l’Etat. L’institutionnalisation de l’instrument d’évaluation devrait s’inspirer de ce modèle.
- Résume: [Evaluer l'extrémisme de droite, la xénophobie et la misanthropie en Suisse.] Etude exploratoire (document pdf)
- Communiqué de presse: [La Suisse est-elle misanthrope?] Surveillance des attitudes misanthropes et extrémistes (document pdf)
- Etude: [Monitoring misanthropy and rightwing extremist attitudes in Switzerland.] An explorative study (document pdf)
Informations supplémentaires concernant le projet
Contexte, problématique: Un groupe de chercheurs allemands travaille depuis 1999 à l’élaboration régulière de rapports sur l’évolution des attitudes et comportements misanthropes, dont les premières conclusions sont d’un grand intérêt pour ce projet. C’est pourquoi des extraits de l’étude allemande, de même que la collaboration d’un petit nombre d’instituts de recherche et d’un fonds de recherche privé (GMF-Survey 2002; Heitmeyer et al.) seront adaptés au contexte helvétique et constitueront la base de notre étude de faisabilité.
Objectifs et méthodologie: Nous envisageons un concept ouvert, incluant des opinions contrastées, et commencerons par travailler sur des variables contextuelles, des critères définissant les valeurs et des critères décrivant les implications de ces opinions. Nous procéderons en trois étapes: 1. Elaboration de questions et tests au sein de groupes cibles. 2. Soumission du questionnaire fini à un petit échantillon de personnes. 3. Application à un échantillon représentatif composé d’une population suisse et étrangère de Suisse; analyse des résultats. Concernant les attitudes, une analyse préalable permettra de déterminer l’utilité d’une prise en compte des indicateurs d’attitudes misanthropes au sein de la population allemande développés par Heitmeyer (2001). L’étude comparative qui suivra visera à recenser les méthodes employées par d’autres pays pour évaluer les attitudes citées, notamment l’Eurobaromètre, l’instrument de sondage de l’UE.
Pertinence: Les instruments développés peuvent être d’une importance cruciale pour les communautés de recherche suisses et internationales. Il sera possible de réutiliser l’outil de recherche validé de manière régulière (analyse à long terme), d’identifier les tendances en matière d’attitudes d’extrême droite et xénophobes, de comparer le cas de la Suisse à celui d’autres pays et d’harmoniser les politiques dans ce domaine en intégrant les résultats des différentes études.Tous les chercheurs intéressés auront accès aux résultats (par l’intermédiaire de SIDOS et/ou l’Office fédéral de la statistique), ce qui garantira une utilisation et une intégration systématiques des données dans divers projets de recherche.
Durée du projet: 1.10.2003–31.8.2005
Contact:
Prof. Sandro Cattacin
Swiss Forum for Migration and Population
Studies at the University of Neuchâtel
Rue St-Honoré 2
2000 Neuchâtel
Tel. +41 (0) 32 718 39 20
[sandro.cattacin@unine.ch]
Massimo Sardi
institut érasm sa
Rue de la Gabelle 6
1227 Carouge
Tel. +41 (0) 22 304 44 24
[massimo.sardi@erasm.ch]