Thomas Busset
Ce projet de recherche porte sur les supporters d’équipes de football de trois villes suisses: les stades sont-ils des lieux de ralliement, de recrutement et de sociabilité de la droite extrême?
Résumé des principaux résultats: Le projet intitulé « Le stade de football, lieu de ralliement, de recrutement et de sociabilité de la droite extrême ? Le cas de trois villes suisses » a eu pour objectif d’étudier les liens entre le supportérisme violent et l’extrémisme de droite. A cette fin, notre équipe de recherche a suivi, durant la saison 2004/05, une soixantaine rencontres disputées par trois clubs évoluant dans la ligue supérieure du championnat national de football. Par ailleurs, nous avons mené des entretiens approfondis avec 30 supporters violents ou faisant partie de groupements réputés tels, afin de reconstituer leur parcours et de dégager leurs motivations et les valeurs qu’ils défendent.
Les supporters violents sont pour la plupart âgés de 15 à 25 ans, mais le recrutement intervient aujourd’hui plus précocement déjà, vers 13-14 ans, et la participation aux activités des groupements peut se prolonger parfois au-delà de la trentaine. En Suisse, très peu de femmes sont acceptées dans ces groupements. Tout l’éventail des catégories socioprofessionnelles est représenté. Les supporters interviewés sont suisses ou doubles nationaux (suisses et une seconde nationale). Le soutien militant et l’identification à un club sont donc essentiellement le fait d’une population autochtone, bien intégrée et sédentaire. Une majorité des interlocuteurs ont suivi leurs premiers matchs alors qu’ils étaient en début de scolarité, presque toujours en compagnie d’un membre de leur famille ou d’un proche. Par la suite, préférant se rendre au stade avec des copains de leur âge, ils se sont détachés du « protecteur ». Petit à petit, ils se sont rapprochés du « virage » – le secteur réservé aux supporters militants – pour finalement s’y fondre en prenant part aux activités (chants, gestuelles, déplacements lors des matchs disputés « à l’extérieur », etc.). Du fait du renouvellement continu des effectifs par l’arrivée de nouvelles cohortes, l’aspect générationnel joue un rôle important. C’est dans ce contexte qu’un changement d’orientation est intervenu au cours des dernières années. Aujourd’hui, le modèle supportériste dominant en Suisse se réfère au mouvement « ultra », soit une forme de supportérisme apparu dans le sud de l’Europe. Elle se caractérise par un soutien inconditionnel à l’équipe et la réalisation d’activités spectaculaires (banderoles géantes, etc.). La dimension émotionnelle prime, mais peut aboutir à des actes violents. Selon l’opinion qui prévaut actuellement, chacun est libre de ses opinions, mais il n’a pas à les exprimer dans le stade.
Après la Seconde Guerre mondiale, le supportérisme violent apparaît en Grande-Bretagne au début des années 1960. A partir de la fin des années 1970, en Angleterre d’abord, puis sur le continent, des groupes skinheads et des partis extrémistes vont déployer des efforts en vue de recruter des membres. En Suisse, où le supportérisme violent prend pied dans la première moitié des années 1980, de telles tentatives sont perceptibles dès le milieu de la décennie. Au cours des années 1990, l’idéologie extrémiste connaît son apogée dans les stades à travers la présence de groupes poursuivant un but politique mais aussi des attitudes et comportements adoptés par une partie du public (chants à teneur raciste, tenue vestimentaire, mais aussi insignes, imitation de cris de singe lorsqu’un joueur noir touche la balle, etc.).
Selon nos observations et sur la base des entretiens, il est apparu que la présence extrémiste était en recul depuis letournant du siècle. Plusieurs explications peuvent être évoquées. Premièrement, la répression et l'expectative des mesures législatives en vue de l’Euro 08 ont joué un rôle. En outre, depuis l’introduction d’une norme pénale antiraciste dans le code pénal suisse (art. 261bis CP), les autorités disposent d’un instrument permettant de sanctionner la discrimination raciale (selon nos informations, elle a été appliquée à trois reprises à l’encontre de supporters); l’effet dissuasif est renforcé du fait de l’affluence modeste dans les stades helvétiques et que les fauteurs de trouble peuvant y être repérés. Deuxième¬ment, des initiatives antiracistes ont vu le jour dans les stades d’Europe occidentale et sensibilisé le public, mais aussi les autorités et les fédérations sportives à la question. Les institutions européennes, l’UEFA et la FIFA vouent aujourd’hui d’importants moyens à la lutte contre le racisme dans les gradins, ce qui n’a pas été sans répercussions au niveau national. Troisièmement, il y a, dans les stades, des acteurs qui s’opposent à une instrumentalisation des spectateurs à des fins politiques. En effet, aux yeux des protagonistes, la « politisation » des tribunes menace la cohésion du virage. Quatrièmement, les jeunes extrémistes de droite disposent aujourd’hui d’autres lieux ou forums où ils peuvent afficher leurs opinions et se faire connaître.
Actuellement, il n’existe pas, dans les stades suisses, de groupes politisés à même de renverser le mouvement. Cependant, vu les dynamiques en jeu et le renouvellement continu des effectifs, le football n’est pas à l’abri d’une recrudescence d’activités extrémistes. Si les dispositifs sécuritaires en place suffisent pour l’heure, la prévention reste grandement déficitaire.
- Communiqué de presse du 6.5.2008: [Supporters militants des clubs de football: leur vision des choses] (document pdf)
Informations supplémentaires concernant le projet
Contexte, problématique: Jusqu’à une époque récente, la Suisse a été peu touchée par le «hooliganisme». Or, il ressort de nombreux incidents qu’elle est désormais concernée par ces formes de violence au même titre que les autres pays européens. Dans la presse, ces exactions sont fréquemment associées à l’extrémisme de droite. Diverses sources officielles parlent des stades de football comme lieux de recrutement de mouvements ou groupements extrémistes. A ce jour, de tels constats n’ont pas suscité un grand intérêt de la part des milieux scientifiques helvétiques. La présente recherche entend pallier cette lacune.
Objectifs et méthodologie: La recherche vise trois objectifs principaux. Elle veut: explorer quand, comment, pourquoi et surtout à partir de quelles conditions une activité de soutien à une équipe peut déboucher sur des actes délictueux et socialement illégitimes; décrire, comprendre et analyser le comportement et l’attitude de jeunes «à risques» pour identifier en quoi ces comportements et convictions relèvent de valeurs ou d’idéologies extrémistes; décrire, comprendre et analyser comment se construit en Suisse une réponse sociale à la fois juridique, policière, sportive, économique et socio-éducative à un phénomène qui menace l’ordre public. Pour réaliser ces objectifs, nous nous appuierons notamment sur des entretiens avec, d’une part, des experts et, d’autre part, des supporters d’équipes de football de Suisse romande et de Suisse alémanique.
Pertinence: Au niveau théorique, la recherche livrera des connaissances et des données scientifiques sur un phénomène encore peu étudié en Suisse, qui plus est dans un pays où la dynamique académique en matière de recherche sur le phénomène sportif est peu développée. Au niveau pratique, elle fournira des éléments susceptibles de guider l’action et d’aider à la décision des acteurs, publics et privés, impliqués dans la gestion de la violence dans et aux alentours de stades.
Durée du projet: 1.3.2004–31.10.2006
Thomas Busset
Centre international d’étude du sport
(CIES)
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